Bucarest

CHRONIQUE CULTURE - Maintenant (ou jamais)

C'est la dernière ligne droite pour trois expositions proposées par le Musée national d'art contemporain, à Bucarest, qui ferment leurs portes le 26 mars. Trois étages à visiter absolument si vous êtes curieux de voir d'où surgit l'art contemporain, comment  il fonctionne et qu’est-ce qui fait sa force.



Crédits photo - MNAC 2016 (Mihai Olos)

4e étage - "Apostrophe. Tout a commencé par l'hésitation du gardien"


Le guide, le gardien, l'expert sont transparents. Certes, on fait très attention à leurs propos quand ils nous expliquent ou nous montrent quelque chose, mais leurs corps physiques restent, d'une certaine manière, immatériels. Tentez cet exercice - combien précis vous apparaissent les traits du dernier guide vous ayant conduit dans un musée? Avec délicatesse et empathie, la Roumaine Irina Botea Bucan a précisément pris dans l'œil de sa caméra quelques-uns de ces passeurs d'information et de savoir. Un regard tourné, détourné, tel un "Apostrophe", vers ces médiateurs, cette "troisième entité" entre nous-mêmes et l'objet de notre intérêt, qui s'effacent de nos mémoires aussitôt leur mission accomplie. L'occasion pour Irina Botea Bucan de poursuivre sa recherche programmatique sur nos rapports à la mémoire, ainsi que sur la place de la réalité et de l'individu réel dans l'art. Du New Museum new-yorkais à la Biennale de Prague, en passant par le Jeu de Paume et le Centre Pompidou, le public s'immerge sans difficulté - voire se reconnaît lui-même - dans les bribes de vie filmées par cette artiste. Elle qui adore le cinéma vérité et Godard, même si sa vie est notamment au Royaume-Uni.

3e étage - "La propriété c'est le vol"


Si l'art engagé, qui assume une orientation politique, n'est pas votre tasse de thé, cette expo n'est pas pour vous. En principe. Il y a tout de même quelques bonnes raisons d'y jeter un regard. L'artiste lui-même en est une - il est rare que quelqu'une coqueluche des grands musées du monde, tel l'Autrichien Oliver Ressler, accepte d'exposer à Bucarest et, en plus, propose des œuvres spécialement conçues pour ce rendez-vous avec le public roumain. Dans une mise en espace d'une excellente qualité, il y explore notamment la résurgence, le rôle et la force des mouvements populaires dans prise de décision politique, qu’il s’agisse d’environnement, emploi, production etc. La démarche d'Oliver Ressler est directe, poignante et ne fait pas un secret de son affiliation à la gauche. On est toujours dans l'art vidéo, mais pas dans l'intimisme - les hommes et les femmes sont grandeur nature, sur des écrans géants, à la hauteur de leurs colère et revendications. Toutefois, il n'est pas indispensable d'avoir un penchant anarchiste ou d'être un féru du théoricien de ce courant, Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865) - des écrits duquel est tiré le titre de l'exposition - pour s'intéresser au sujet. En dehors de la réflexion sur notre implication dans le processus démocratique, Oliver Ressler montre aussi, côté technique, ce qui distingue la vidéo d'art du documentaire journalistique. Enfin, vous ne verrez pas tous les jours le sponsor principal d'une exposition - une grosse banque bien connue, dans ce cas - acceptersans broncher qu'il soit mis sous un jour peu flatteur dans une œuvre d’art...

1er étage - "L'éphémériste. Une rétrospective Mihai Olos"


Loin des encensements ou du parcours muséal pieux, c'est une véritable autoroute de l'imagination qui se déroule devant le visiteur de cette exposition. Artiste repère de l'art contemporain transylvain, Mihai Olos (1940-2015) est moins connu du large public roumain que ses congénères plus réputés, mais avec lesquels il partage le même goût pour le subversif, à une époque où la liberté d'esprit était pour le moins blâmée sinon durement punie par le régime communiste. Cette subversion avait un alibi, la "ville universelle", objectif ultime de Mihai Olos, mais qui n'avait rien à voir avec - et même contredisait - l'utopie similaire envisagée par l'idéologie officielle du pays. L'artiste construit son œuvre telle cette ville idéale, en ajoutant étape par étape, couche après couche, de l'énergie, des idées et des solutions pour une vie libre. Celles-ci se relient les unes aux autres grâce à ce qu'il appelle des "nœuds", une technique traditionnelle de son Maramures (nord) natal utilisée pour imbriquer durablement les différentes composantes d'une maison en bois. Un petit nœud peut être le noyau d'une construction géante, un module qui se transforme lui-même en nœud pour quelque chose d'encore plus démesuré. Toutefois, plus que le monumental, c'est parmi les tables remplies de nœuds-miniature que le visiteur se perd. Des mini-constructions d'une prouesse technique époustouflante,  réalisées à partir de matériaux apparemment périssables et fragiles (papier, brindilles, coques d'œuf etc.), mais qui s'avèrent tout aussi résistants au passage du temps que le bois ou la pierre. Parfois, l'éphémère et l'éternité se jouent mutuellement des farces...



Le Musée national d’art contemporain – 2-4, rue Izvor 2-4, Palais du Parlement, l’aile E4 ; horaire d’ouverture – 10-18 (mercredi-dimanche)

Andrei Popov, journaliste culturel à la rédaction francophone de Radio roumaine internationale (www.lepetitjournal.com/Bucarest) Mardi 21 mars 2017

 

 
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