Bogota

[RENCONTRE] Fabian Sanabria - "la meilleure façon d’aimer un pays étranger, c’est d’en avoir une maîtresse"

Commissaire général d'exception de l’Année France - Colombie, Fabian Sanabria est aussi sociologue à l’Université Nationale de Colombie, passionné d’histoire et de politique. Les m"dias colombiens font appel à ses réflexions dotées d’une logique percutante mais accessible. Nous avons pu le rencontrer à Paris et échanger sur la manière dont cette année France Colombie a fait évoluer sa réflexion dans sa perception de deux mondes, l’un où il est né, l’autre où il a passé 6 ans de sa vie, la France.

Lepetitjournal.com/bogotá: Comment est née cette idée d’une année croisée France-Colombie ?

Fabian Sanabria : Les français ont une très grande expérience dans ce genre d’événements. L’institut Français s’occupe de gérer toute la diplomatie culturelle du quai d’Orsay, une façon d’entretenir de bonnes relations avec les pays amis de la France. Depuis une trentaine d’années, ils réalisent ces années culturelles avec plusieurs pays du monde. Il existe tout un système lié à cette diplomatie de la culture, que nous devrions apprendre. Les pays intéressés postulent, puis s’ensuivent une série de filtres qui aboutissent à une sélection, sans doute appuyée par une volonté politique afin d’élire le pays qui sera invité. C’est la 1ère fois dans l’histoire que le pays choisi est hispanophone, et la 2ème fois qu’il s’agit d’un pays latino-américain (le 1er fut le Brésil en 2009). Les 6 premiers mois de l’année, la France fut représentée en Colombie, et de Juin à décembre 2017, la Colombie est représentée en France par des échanges culturels, académiques, scientifiques, touristiques, gastronomiques et sportifs.
Photo : Twitter @FabianSanabriaS

Selon vous, quelle image les français garderont-ils de la Colombie à la fin de cette année ?

Je pense qu’une des images fortes de ces dernières semaines est la performance de Rigoberto Uran, qui fut la surprise du Tour de France 2017 en se positionnant comme n°2 ! Ce jeune colombien, originaire de Medellin a fait preuve d’une remarquable authenticité. Le cycliste Nairo Quintana, personnalité adorée des colombiens de par sa simplicité et son courage, ne démérite pas pour autant. Il s’agit d’une des personnalités qui représente le mieux la Colombie. Nairo Quintana n’a pas honte de ses origines de la campagne où il est né (Boyacá, département du centre-est colombien), de ses entrainements plus jeune en portant son frère pour aller à l’école, du petit magasin de ses parents. Ce n’est pas toujours le cas chez certains arrivistes de la classe moyenne colombienne. Sa persévérance lui apportera la victoire du Tour. Il y aura d’autres images qui feront partie de l’histoire, je pense notamment au concert à la philharmonie de Paris. La présence du président Santos pendant le concert binational était quelque chose de remarquable. A ma connaissance, c’est d’habitude un ministre qui vient représenter le président. Une statue venu du site archéologique de San Agustín au musée Quai Branly, c’est un autre exemple très significatif qui ne s’oubliera pas (1).

Quels projets la France et la Colombie pourraient développer ensemble dès 2018 ?

D’abord, le tourisme augmentera sans doute, puis la multiplication des échanges académiques, avec plus d’étudiants colombiens en France et inversement. Il y aura des accords commerciaux, qui se traduiront par une plus grande présence d’entreprises de l’hexagone en Colombie. La culture et l’économie ne sont pas incompatibles mais complémentaires. Nous devons apprendre de cette année que les bonnes affaires sont le résultat d’un échange culturel. C’est une perspective libérale, opposée à ceux qui pensent que la culture est méprisable, qui ont aussi la vision d’un assistanat de la culture, que l’État devrait financer. Je pense que la Colombie se lancera dans des projets de mécénat culturel dans un futur. C’est la première leçon que nous tirer de cette année.

Les échanges universitaires dont vous parlez ne risqueraient pas d’entrainer pas une fuite de cerveaux colombiens vers la France ?

Je ne crains aucune fuite de cerveaux, je me suis toujours dit qu’il fallait partir, traverser l’océan, aller dans un pays qui parle une autre langue, car en partant en tant que colombien faire des études en Espagne ou au Mexique, il n’y aura pas de vrai changement. Il est préférable d’aller dans un pays aux habitudes différentes, c’est très enrichissant. Un véritable colombien ne le sera pas moins s’il épouse une française, s’il change de nom ou même s’il gagnait le loto et devenait milliardaire. La Colombie nous suivra jusqu’à la fin de nos jours, comme le dit si bien Fernando Vallejo (écrivain colombien). Dans mon cas, la Colombie me poursuivra jusqu’à mon dernier jour. Je n’ai pas peur de la fuite de cerveaux, je pense que la pensée est universelle, l’idée de penser par nationalité est une façon de voir les choses à court terme et précairement. Je crois en la création, l’innovation, la pensée, communs à tous les pays. Si la fuite de cerveaux empêche le développement d’un pays, c’est une autre histoire. Nous pouvons contribuer à développer le pays qui finance nos études. Si la Colombie ne finance pas mes études, je dois partir. Malheureusement pour certains, la Colombie ferme les portes et le seul choix possible est de partir à l’étranger. Gabriel Garcia Marquez n’aurait jamais été Garcia Marquez s’il n’était pas parti. Il incarne le colombien qui a atteint le niveau maximum de création universelle. S’il était resté, s’il avait fait du droit à Bogotá, il n’aurait jamais été ce grand écrivain que nous connaissons.

Croyez-vous en une fusion de ces deux mondes, entre culture française et colombienne ?

J’en suis convaincu. Comme dans les mariages, la meilleure façon d’aimer un pays étranger, c’est d’en avoir une maîtresse. S’il y a un mariage ou une union quelconque, c’est bien, d’autant plus s’il y a des enfants. Je pense qu’il y a plusieurs façons de recréer la vie et de la procréer, comme on peut le faire avec une pièce d’art, avec une création à deux. Cette année croisée permet par exemple de nombreuses co-créations - je parle notamment du Cirque Farouche - où l’on trouve le vrai esprit des années croisées. Ces résultats, ces enfants, c’est génial ! Il est important pour moi de reconnaitre que les français ont tellement apporté aux colombiens, notamment à ceux qui ont étudié en France comme moi. Nous pourrions aussi proposer des choses que les français pourraient changer dans l’hexagone. Comme les français, nous avons aussi notre propre façon de sentir, penser et agir. Les différences, les malentendus, les conflits, mais aussi la création peuvent nous enrichir.

Quelles difficultés avez-vous rencontré dans le premier semestre de la France en Colombie ?

Il y en a eu beaucoup… (Silence). Évidemment, des difficultés liées aux bureaucraties, aux égos. Des malentendus sont nés, c’est normal. Je pense qu’à la fin de l’année croisée, j’écrirai des mémoires, les 1.000 anecdotes que je n’aurais pas le temps de vous raconter ! Cela montre la richesse de ces allers-retours culturels. J’ai appris à quel point il est intéressant de préciser les choses même dans le plus petit détail, d’être ponctuel, de ne pas revivre l’expérience d’arriver en retard. Quand cela arrive, nous sommes obligés d’improviser et réussissons à nous en sortir, tandis que ceux qui avaient tout calculé sont déstabilisés, tellement la logique et l’ordre leur manquent.  

L’écriture d’un tel livre serait-il un projet à court ou long terme ?

Je ne sais pas ce qui va se passer avec moi, au niveau de ma vie. Je suis professeur à l’Université Nationale de Colombie, en principe je vais y rester. J’aime, j’aimerai travailler pour l’université au plus haut niveau, mais je ne sais pas si j’aurai l’opportunité. Parfois en Colombie, les portes se ferment alors qu’elles s’ouvrent ailleurs. Il faut tester, voir la configuration du futur panorama politique colombien, après le processus de paix.

Quels projets personnels avez-vous ?

J’ai parfois des tentations politiques. Macron est arrivé au pouvoir et cette veille tentation fait surface. Voir que des personnalités avec des horizons très différentes parviennent à faire de la politique dans un pays, ce n’est pas impossible. La politique a ses règles, ses mises en scène, ses masques, ses évitements, ses non-dits, de  la séduction aussi. Il faut conjurer les pièges dans la politique, nous ne pouvons pas être aveugle. Il est important pour moi que les campagnes politiques soient un peu comme celle d’Obama, où les gens faisaient des dons à partir de 10 dollars, pour ne pas se sentir engagé : quand un puissant ou un milliardaire te finance, tu es obligé de rendre compte. Il faudrait penser une nouvelle construction de la citoyenneté où la politique ne serait pas réservée à une minorité, cela m’intéresse. La littérature aussi me tente. Cette année France-Colombie m’a transformé. Je ne sais pas si on va me remercier de l’Université et si je serai obligé d’écrire ou de me lancer dans la politique pour mener un combat contre les élites colombiennes ! (Rires)

 (1) Le Louvre exposera les œuvres les plus précieuses de Colombie datant de l’époque baroque, comme la lechuga  « la laitue », un ostensoir en or orné de plus 1.500 émeraudes et la Santa Barbara, une sculpture en bois qui n’a jamais quitté le pays représentant le martyre dans une posture d’élévation spirituelle parfaitement recrée par l’artiste Pedro Laboria.

Propos recueillis par Juan Duputel, www.lepetitjournal.com/bogota, lundi 31 juillet 2017

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