Birmanie

PORTRAIT - Ko Soe : "J’aime toucher, créer, penser les choses et les embellir pour leur donner une seconde vie"

Quand la noix de coco rencontre l’art traditionnel birman, c’est que Ko Soe, armé de son pinceau, n’est jamais très loin. Une technique minutieuse pour une passion monstrueuse, portrait d’un homme dont le talent n’a d’égal que sa gentillesse.

Dans une ruelle de Yangon, méconnue des taxis, un homme à la chevelure grisonnante, appuyé sur sa canne, nous attend à l’entrée de sa demeure. Le seuil de la porte franchi, ce qui ne semblait être qu’une insignifiante maison en bois se révèle être l’antre d’un artiste. Dans cet atelier, des dizaines de coquilles vides sont entassés à l’entrée. Pots de peintures, pinceaux, crayons de couleurs et ustensiles en tous genres sont éparpillés dans le petit salon. Dix minutes après notre arrivée, une table basse est disposée au milieu de la pièce et l’artiste birman, la soixantaine bien sonnée, comble le moindre espace d’une de ses créations. La fierté se lit sur son visage.

Lever l’encre
Ko Soe est un artiste-peintre spécialisé dans l’artisanat sur noix de coco. Ce fruit à la solide coque sphérique, il en fait des récipients, des coffres à bijoux. Pourquoi la noix de coco ? "Elle ne coûte pas cher au marché et je peux même en trouver gratuitement lors de mes sorties", explique l’homme, les yeux rieurs, derrière ses lunettes. Pour habiller sa matière première, Ko Soe mélange le traditionnel et le moderne, le naturel et l’artificiel. "Pour décorer mes créations, je recycle beaucoup. Par exemple, pour faire le capuchon d’un pot, j’utilise des perles qu’on trouve sur les couvre-sièges des taxis", confie l’artiste. Sur sa lancée, il nous présente des mosaïques de verres colorés, des ficelles tressés et même des os qui viennent tous alimenter une coque afin de la rendre unique.

L’âme d’un artiste, Ko Soe estime qu’il l’a depuis qu’il est en âge d’aller à l’école. Mais, avant de se réaliser, il a bourlingué pour la marine nationale, avant d’être capitaine sur un navire chinois. Durant des dizaines d’années, entre deux houles, il collectionne livres et articles sur l’art birman. Coutures, sculptures, peintures, il répertorie méticuleusement toutes les inspirations dans de gros classeurs que l’on peut apercevoir sur les étagères de la pièce.

Quand la noix de coco se pare de son costume birman
En 2005, il quitte son uniforme de marin pour enfiler un tablier. C’est décidé, il consacrera sa vie à l’art. Dans un premier temps, il peint et expose des toiles pour des galeries. Son talent se fait d’abord remarquer à l’occasion d’une collaboration entre le Myanmar et le Japon. Deux Japonais lui proposent alors de créer un site en ligne : une plateforme où il pourrait exposer et vendre ses œuvres. "C’était en 2011", se souvient Ko Soe, lettre à l’appui. Grand spectateur d’une émission allemande sur la poterie, ce touche-à-tout s’essaie ensuite à l’artisanat autour des noix de coco. À ses débuts, les créations restaient dans leur jus, sauvage et seul un peu d’huile venait habiller la coquille du fruit. "C'était difficile jusqu'à ce que je commence à comprendre la noix de coco", se souvent-il. Au fil du temps, son traitement de la coquille s’est fait plus long, plus sophistiqué. Dans un premier temps, Ko Soe lisse les coques. "Il faut enlever l’épaisse couche de fibre, la bourre qui entoure la noix de coco à maturité. Puis il faut vider la coquille de son amande blanchâtre comestible", mime l’homme. Les coquilles une fois vernies, la main de l’artiste se laisse guider par son imagination et traces différents traits au crayon, des traits aux influences birmanes. "Celle-ci est plutôt inspirée des symboles que l’on retrouve dans le Rakhine, de signes du zodiaque. Sur celle-là, il y a l’alphabet birman. D’autres encore représentent des fleurs ou fruits d’ici", explique l’artiste, tout en jonglant d’une création à l’autre. C’est ensuite à l’aide de peinture à l’acrylique, qui sèche rapidement et qui adhère à n’importe quel support, que Ko Soe poursuit son œuvre avant de la finaliser en appliquant de la laque au doigt.

Son travail paye puisqu’il vend ses créations entre 30 000 et 250 000 Kyats. "Mes clients sont principalement étrangers. Américains, Anglais, Allemands, Australiens, Japonais et Français, ils m’ont tous déjà acheté une œuvre", se réjouit-il. Avant d’expliquer ses motivations. "Je confectionne parce que ça me rend heureux. J’aime toucher, créer, penser les choses et les embellir, leur donner une seconde vie. L’argent, c’est juste la récompense de mon travail." Là, au milieu de ses coques, il ne voudrait troquer cette vie pour rien au monde. Il n’a qu’un dernier rêve pour être comblé : "J’adorerais que Daw Aung San Suu Kyi achète une de mes confections". Et comme pour lui faire passer le mot, souvent, Ko Soe met à l’honneur le portrait de son idole sur ses pots, grâce à la technique du papier mâché. Son message, il est simple : "De très belles choses peuvent être réalisées à partir de matériaux ordinaires. L’important, c’est de donner corps à ses rêves".
Pour plus d’informations : 
Adresse : 1152, Konebaung 14 Street, 6 bloc, South Okkalapa township
Tel : 09 - 421131664
Pauline Autin (www.lepetitjournal.com/Birmanie) Lundi 15 Mai 2017

 

 

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