GRÈVE GÉNÉRALE - À Barcelone, des Français aussi exaspérés

Les cortèges de manifestants et de grévistes dans les rues de Barcelone se sont vus gonfler hier de nombreux Français, installés dans une ville qu'ils considéraient comme un Eldorado il y a peu encore. Désenchantés, deux d'entre eux témoignent. En Espagne, la Catalogne a été l'une des trois communautés autonomes qui a le plus suivi le mouvement de grève générale, avec des charges policières en fin de journée.

(Photo Archives lepetitjournal.com)

Marie, 34 ans, salariée dans le privé, se réjouissait de l'importance du moment, quelques minutes avant de rejoindre le cortège de manifestants barcelonais. "C'est la première grève européenne du XXIe siècle", s'exclamait-elle depuis son combiné. Originaire de région parisienne, Marie s'est installée dans la cité condale il y a quatre ans. Elle travaille aujourd'hui pour une plateforme en ligne de réservation. Hier, jour de grève générale, elle a quitté son poste afin d'accomplir "un acte citoyen" : "Ce n'est pas contre mon entreprise que je fais grève, c'est pour soutenir ce mouvement. Partout en Europe on se mobilise, en France, en Italie, au Portugal. Mine de rien, ce moment est important". Marie raconte que dès son adolescence elle manifeste et s'intéresse aux conflits sociaux. "En arrivant à Barcelone, j'étais curieuse de savoir comment cela se passait ici. Et il y beaucoup de différences... Je trouve les manifestations plus bon-enfant, très fraîches, peut-être naïves. Tout le monde vient protester dans la rue : des jeunes, des moins jeunes, des parents avec leurs enfants... Et toujours avec la volonté de bien-faire, de faire comprendre son mécontentement et son inquiétude".

Les chiffres et les points chauds de la journée (à 20 heures)
Suivi de la grève par secteur (source syndicats):
Transports: 90%-95%
Industrie: 96%
Secteur financier: 41%
Administration publique: 52%
Santé: 56%
Commerce: 78%
Les communautés qui ont le plus suivi la grève : Asturias, Catalogne et Galice: 88%
Celles qui ont le moins suivis la grève : Pays-Basque (les syndicats nationalistes n’avaient pas convoqué de grève pour le 14N): 51%
142 détenus, 74 blessés, dont 43 agents de police
232 vols annulés
Consommation énergétique : 15,4% de moins par rapport à la moyenne habituelle
Barcelone : Plus d'1.000.000 personnes ayant participé à la marche convoquée par les syndicats. (57.000 selon les autorités).
Madrid : Plus d'1.000.000 personnes ayant participé à la marche convoquée par les syndicats. (35.000 selon les autorités).
Alicante : 100 000 participants à la manifestation
En dehors de Madrid, Valence a connu les violences les plus importantes

57.000 manifestants selon le gouvernement, un million selon les syndicats
Les deux cortèges principaux se sont déroulés hier sans heurts particuliers, jusqu'à la tombée de la nuit. De violents affrontements ont éclaté, faisant penser à la dernière journée de grève générale le 29 mars, qui s'était soldé par un triste bilan de quarante-quatre blessés et trente-trois personnes interpellées. Vers 22 heures, le gouvernement de la Generalitat a indiqué que les forces de polices avaient procédé à une trentaine d'arrestations. La journée a aussi été marquée par la blessure controversée d'un jeune catalan, âgé de 13 ans, à Tarragone, le visage ensanglanté suite à une charge policière lors d'un piquet de grève devant le Cortés Inglés, qui devrait faire l'objet d'une enquête.
Les syndicats avaient appelé leurs sympathisants à se rassembler depuis la Place de Catalogne, par le Passeig de Gracia et l'avenue Diagonale, pour scander leur désapprobation de la politique générale du pays. Selon eux, la manifestation a rassemblé un million de personnes, 110.000 selon la police, 57.000 selon le gouvernement. Les principaux représentants syndicaux assuraient ainsi que la Catalogne avait vécu une journée de "paralysie générale", qui positionnait l'autonomie comme l'une des trois plus contestataires du pays, avec les Asturies et la Galice (88 % de débrayages constatés dans la fonction public et le secteur privé, selon les syndicats). La Generalitat et les sources patronales rabaissaient ces estimations à un maigre 20% de mobilisation.

L'indépendance, "seule façon pour sortir de la crise"
En marge de ce cortège traditionnel s'est aussi déroulée une manifestation alternative, aux Jardinets de Gràcia. Une manifestation à laquelle participait Sophie, commerçante d'origine auxerroise expatriée depuis vingt-quatre ans à Barcelone. Parce qu'elle ne se sent pas représentée par les organisations syndicales, "plus subventionnées que les partis politiques". "Si je pouvais, je ferais une grève infinie, mais il faut que j'ouvre ma boutique pour pouvoir vivre". Sophie tient une boutique de sucreries près du centre-ville. "Il y a des moments où il faut dire stop", reprend-elle. "On sent un ras-le-bol total en ville. Après, je trouve que les manifestations viennent bien tard ici en Espagne, contrairement en France". Elle cite l'exemple dramatique des expulsions locatives qui ont conduit à plusieurs suicides en quelques semaines. "Pareil pour la réforme du travail : trois mois après que la loi soit signée, les gens se sont manifestés". Pour Sophie, il faut un changement de mentalité... Et elle prône carrément une séparation de la Catalogne d'avec l'Espagne pour retrouver le chemin de la sérénité. "C'est la seule façon de pouvoir sortir de la crise".  Avec un million de manifestants (selon les syndicats), la journée de mobilisation générale aurait remporté en Catalogne presque autant de succès que lors du jour de la Diada, qui célèbre la Nation catalane. Les élections régionales du 25 novembre devraient confirmer dans les urnes ce rejet de la politique générale de Madrid.

Damien LEMAÎTRE (www.lepetitjournal.com - Espagne) Jeudi 15 novembre 2012
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