Barcelone

JÉRÔME FERRET - "La violence est un symptôme: un manque réel ou fantasmé"

Professeur de sociologie à l'Université de Toulouse Capitole, Jérôme Ferret est aussi chercheur associé des Hautes Études en Sciences Sociales (CADIS, EHESS-CNRS Paris). Il s'intéresse notamment aux processus de subjectivation de la violence ainsi qu'à la dynamique interne des processus de conflits et de violence, deux concepts qu'il oppose. Il sera présent ce soir à l'Institut Français de Barcelone pour présenter son livre Crise sociale, mouvements et société en Espagne aujourd'hui, lors d'une conférence en espagnol.

lepetitjournal.com: Pouvez-vous revenir sur les concepts de crise sociale et de mouvements sociaux?
Jérôme Ferret:
 "Tout d'abord, je tiens à préciser que ce dont je parle dans cet ouvrage, ce n'est pas tout à fait des mouvements sociaux. En effet, ce concept de mouvement social date de la société industrielle et fait référence au mouvement ouvrier. Aujourd'hui, il y a certes des mouvements dans la société, mais ils n'ont pas les mêmes caractéristiques que le mouvement ouvrier. Ce sont plus des mouvements de mouvements, des plateformes qui incarnent une certaine revendication. De ce fait, la question qui m'intéresse réellement et sur laquelle je me concentre, c'est celle de savoir comment, dans une situation sociale de grande précarité, avec des indicateurs sociaux et économiques en crise (inégalités salariales très fortes en Catalogne par exemple), dans une situation sociale de rupture et de chaos, le pire n'advient pas. Il s'agit donc de chercher à comprendre comment cette société ne tombe pas dans le pire, comment elle arrive à produire quelque chose qui ne soit pas de la violence alors que tout semble fait pour que le chaos éclate.
Si je m'intéresse particulièrement à l'Espagne, c'est d'abord pour son cas singulier, à savoir le fait qu'il y ait très peu de travaux sur l'Espagne politique d'aujourd'hui, sur l'Espagne contemporaine. Mais c'est aussi pour son cas général, à savoir un pays constamment au bord de la fracture, au bord du chaos qui malgré une situation de précarisation et de dé-classification intense trouve des solutions autres que la violence. Je prends donc le problème autrement: voir comment d'une situation de violence chronique (situation espagnole), on peut produire quelque chose. De ce fait, au travers de mes recherches, je me suis rendu compte qu'il y avait trois possibilités principales de réponses en Espagne: le Pays basque où la violence prend tout en charge, la Catalogne où la violence est contenue et le mouvement des Indignés qui gère la violence car il est conscient que cette violence peut entrainer des problèmes beaucoup plus graves".

Quelle est la particularité des mouvements sociaux en Espagne?
"La question de la nationalité est à la base de tous les mouvements en Espagne, contrairement à la France. On a donc affaire à un pays qui est en permanence fracturé, constamment au bord de la sécession. Il y a une fracture territoriale chronique en Espagne qui se traduit par de la violence verbale en Catalogne, de la violence physique (de rue) et terroriste au Pays basque et où finalement, la pacification n'est jamais vraiment aboutie. L'autre particularité, c'est que la violence est un recours assez naturel pour régler les questions politiques et sociales et ce depuis le XIXème siècle, de la part de l'État espagnol comme des mouvements sociaux. Il y a donc des tensions permanentes entre eux, avec un niveau de conflictualité très élevé pouvant se traduire par une escalade de violence. Par exemple, il y a toujours au Pays basque environ 10% de la population, notamment les jeunes, qui légitiment la violence comme mode d'action".

Quelles sont les différences ou ressemblances culturelles entre les mouvements sociaux en France et en Espagne?
"Il faut noter que les deux pays sont confrontés à une précarité économique et une précarité de la jeunesse diplômée, captée par Podemos ou Hamon. Il a donc une convergence sur la précarité de la vie. Bourdieu disait "La jeunesse n'est qu'un mot", ce qui signifiait qu'il n'y avait pas une mais des jeunesses, celle qui souffrait et celle qui était protégée. Aujourd'hui, on peut dire que tout le monde souffre. À l'inverse, la question religieuse ne fait pas l'objet d'une stigmatisation en Espagne comme c'est le cas en France. Ce n'est pas une question politique sensible ni un sujet de débat public". 

Y a-t-il une culture du conflit en Espagne? Comment se traduit-elle?
"Je dirais que oui, à la fois dans sa manifestation et dans son intensité. En Espagne, la violence est incarnée par la question nationaliste: on brûle par exemple des photos du roi d'Espagne dans les régions indépendantistes. En France, la conflictualité est urbaine, on brûle des voitures. Elle est aussi raciale à l'image de l'affaire Théo avec des violences policières. Depuis deux ou trois ans, le niveau de conflictualité a fortement augmenté en France, notamment avec la loi El Khomri ou encore le mouvement Nuit Debout. D'ailleurs, on remarque que la conflictualité, en Espagne, part aussi d'une loi sur le travail. Le mouvement des Indignés démarre début 2011, après de grandes manifestations contre une loi travail en septembre 2010. Dès que cela touche les domaines universitaires, du travail ou de la liberté internet, le conflit est important, que ce soit en Espagne comme en France".

Que révèle la manière dont la violence est utilisée sur la société espagnole?
"Elle révèle un processus mais surtout l'absence d'un lien, d'une institution ou d'un lieu où se négocient les choix fondamentaux. La violence est avant tout un symptôme, elle révèle des choses intersubjectives. Si elle éclate, c'est que quelque chose manque, qu'il y a un défaut réel ou fantasmé dans la société. Elle peut aussi traduire un manque de confiance dans les institutions, voire une délégitimation de ces dernières. Il est important de noter que la légitimité d'une institution n'est jamais acquise mais que c'est un processus construit selon le contexte, que c'est quelque chose d'extrêmement précaire".

Les Espagnols recourent-ils facilement à la violence?
"Historiquement oui, mais cela ne veut pas dire qu'ils sont culturellement violents. La violence est perçue comme un moyen d'action, notamment avec le Franquisme qui a utilisé la police ou l'armée comme des armes contre la société civile. Le recours à la violence est quelque chose d'assez naturel en Espagne, notamment parce que l'État espagnol n'a pas réussi à incarner le monopole de la contrainte légitime".

Que révèle l'analyse de la violence sur la société espagnole d'aujourd'hui?
"Pour moi, on peut dire que c'est une société assez miraculeuse évoluant dans un contexte difficile, toujours au bord de la catastrophe (crise économique). C'est une société vivante, capable de gérer la crise de manière intelligente. Je pense qu'il faut aussi regarder l'Espagne depuis la France car elle traduit l'exemple d'une vitalité démocratique remarquable dans une société précarisée".

Propos recueillis par Clémentine Couzi (www.lepetitjournal.com - Espagne) Jeudi 16 février 2017
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