Bangkok

EDUCATION – Quand les bruits de bottes résonnent dans les salles de classes

Les réformes du secteur de l’éducation souhaitées par la junte au pouvoir pour développer le patriotisme et d’autres notions jugées vertueuses ont soulevé ces derniers jours un certain nombre de critiques d’experts et de parents d’élèves qui craignent le développement d’une culture de l’ignorance et une uniformisation des esprits

La junte au pouvoir en Thaïlande depuis le coup d'Etat du 22 mai a expliqué le putsch par la nécessité de remettre de l’ordre dans le pays après une succession de crises politiques survenues ses neuf dernières années. Ce "grand ménage" a notamment donné lieu jusqu’ici à un certain nombre de mesures répressives envers ce que les militaires présentent comme des maux de la société que les pouvoirs politiques successifs auraient laissés se répandre ou auraient eux-mêmes contribué à développer.

Dans le cadre de cette action purificatrice, la junte entend instaurer dans les mentalités des notions qu’elle juge porteuses de vertu.

Dans son adresse hebdomadaire aux Thaïlandais du 11 juillet, le chef de la junte, le général Prayuth Chanocha a défini les "12 valeurs thaïlandaises" que chacun doit intégrer et suivre (voir encadré). Pour assurer la pérennité de ces valeurs, le régime militaire, incarné par le Conseil national de la paix et de l'ordre (NCPO), souhaite donc imposer sa version du patriotisme dans les classes, et pour cela a adressé ses projets de réforme au ministère de l’Education.

Ce dernier a aussitôt publié sur son site internet le plan du NCPO qui comprend notamment la promotion du patriotisme et de la notion d’intérêt national auprès de la jeunesse, la discipline, l'amour de la monarchie ou encore la fierté et la gratitude envers la nation, son histoire et ses aînés.

-- Dans son discours du 11 juillet, le général Prayuth Chanocha, chef de la junte au pouvoir, a annoncé les 12 principales valeurs thaïlandaises censées s'inclure dans les réformes de l'éducation :

1- L'amour pour la nation, la religion et la monarchie.
2- L'honnêteté, la patience et une bonne attention pour autrui.
3- La gratitude envers les parents, les tuteurs et les enseignants.
4- La persévérance dans l'apprentissage.
5- La conservation de la culture thaïlandaise.
6- La moralité et le sens du partage.
7- La compréhension correcte de la démocratie avec à sa tête la monarchie.
8- La discipline et le respect pour la loi et les aînés.
9- Les compétences pour penser et faire des choses suivant l'orientation de Sa Majesté le Roi.
10- La vie dans la suffisance économique et philosophique aiguillée par Sa Majesté le Roi.
11- La force physique et mentale face à l'avidité.
12- L'attention pour autrui et pour le bien national plus que pour soi-même.

Une responsable au sein du ministère cité par le Bangkok Post aurait affirmé que la junte avait directement demandé à ce que ces idées soient intégrées dans les programmes scolaires. Cela sera bientôt chose faite. Les programmes devraient intégrer les notions de “sagesse morale” et de “vertu” dès la prochaine rentrée des classes (lire notre article), selon la demande du nouveau pouvoir.

Le comité de travail du ministère de l'Education chargé de cette question a précisé que les nouveaux manuels scolaires ne seraient probablement pas imprimés à temps. Mais il a enjoint les professeurs à se tenir prêts à inculquer aux jeunes thaïlandais leur devoir de citoyen et le patriotisme dès la rentrée prochaine.

Le civisme devrait être extrait du domaine des sciences sociales pour devenir une matière à part entière. A partir de novembre, des cours de "devoir civique" devraient être dispensés aux 6-17 ans à raison de plusieurs dizaines d'heures par an. Les cours d'histoire, quant à eux, devront consacrer une part plus importante à la monarchie et aux grandes figures royales, ainsi qu’aux héros patriotiques, exemples de loyauté et de sacrifice.

Le ministère de l'Education se met également au diapason en musique. Des responsables ont déclaré avoir demandé aux militaires une sélection de chants patriotiques pour les diffuser deux fois par jour dans les écoles, afin de renforcer l'amour des élèves pour leur pays. 35 chants patriotiques, à télécharger gratuitement, ont également été postés sur son site internet et il est prévu que des albums soient envoyés aux écoles à travers le pays.

Dans une enquête intitulée "Fall into line, youngsters" ("Rentrez dans le rang, les jeunes"), datée du 20 juillet, le supplément dominical du Bangkok Post, Spectrum, fait le point sur l’opposition à l’orientation nouvelle donnée à l’éducation en Thaïlande. Il rapporte par exemple que la chanson écrite en une nuit par le chef de la junte, Rendre le bonheur aux Thaïlandais, est diffusée dans certaines écoles chaque matin et que les élèves refusant de la chanter risquent de voir leurs notes amputées.

L’une des dernières idées émanant du ministère de l’Education, apparemment exalté par les vœux de la junte, est la création de "passeports de bonne conduite". Les élèves pourraient y lister leurs activités quotidiennes et améliorer leurs notes en cumulant les bonnes actions, ce qui pourrait devenir un critère supplémentaire pour l’entrée à l'université. Devant la levée de boucliers des étudiants, la secrétaire permanente à l’Education a toutefois précisé qu’il ne s’agissait que d’une idée en débat et que la création des passeports n’était pas actée.

Les réformes au ministère de l'Education concernent aussi les enseignants. Les universitaires ont par exemple interdiction de participer à des manifestations politiques ou d'organiser des séminaires ou des conférences politiques dans leurs établissements. Ils sont même encouragés à dénoncer les étudiants à l’esprit subversif.

Une action politique mal accueillie

Le NCPO a beau avoir fait savoir qu’il ne tolérait pas les critiques, ce plan de réforme a suscité de vives réactions recueillies par Spectrum, à commencer par celles des étudiants eux-mêmes. Netiwit Chotiphatphaisal, 18 ans, fondateur du groupe Education pour la Libération du Siam connu pour ses critiques du système éducatif, reproche au Secrétaire permanent pour l'éducation, dans une lettre adressée à ce dernier, de suivre aveuglément les consignes de la junte. Il estime que le système éducatif thaïlandais entrave déjà suffisamment les libres penseurs et empêche les jeunes de remettre en question le status quo.

Certains parents d'élèves expriment aussi leur mécontentement. "Les enfants traversent un cauchemar néo-orwellien", déplore un parent d’élève cité par Spectrum, ajoutant que les chansons patriotiques, les parades de drapeaux et la formation de jeunes cadres "néo-fascistes" "vont trop loin". Il affirme que les tentatives d'endoctrinement des jeunes esprits pourraient être contre-productives et se dit prêt à retirer ses enfants de l'école s’il le faut.

Les professeurs d'université donnent également de la voix. Atthapol Anantaworasakul, enseignant à l'Université Chulalongkorn, rappelle que l'éducation a déjà été utilisée comme outil de propagande politique, en Thaïlande comme ailleurs. "Une version prédigérée, seule et unique et incontestée de l'histoire thaïlandaise risque de faire naître l'ignorance dans les salles de classe", prévient-il, estimant que si l'histoire et le devoir civique peuvent instiller un sentiment patriotique, ils sont généralement un outil nationaliste utilisé à des fins politiques.

Charnvit Kasetsiri, éminent historien thaïlandais et ancien président de l'Université Thammasat, estime que "l’histoire enseignée en classe n’est pas de l’histoire". "C’est un mythe", dit-il, "un récit destiné à répandre l'idéologie d'Etat, de la même façon que la projection gratuite d’un film patriotique sur la guerre entre Birmans et Thaïlandais (Le Roi Naresuan, ndlr) est offerte encore et encore".

"Enseigner seulement la version héroïque thaïlandaise du Roi Naresuan n’apportera pas une meilleure compréhension de qui sont nos voisins qui ont leur propre version", insiste Charnvit (lire notre article Entre films subversifs et films patriotiques, la junte fait le tri).

Pour lui, l'éducation est comme "une scène pour ce combat par procuration entre anciens et nouveaux pouvoirs, anciennes et nouvelles fortunes, anciennes et nouvelles idées, entre égalité et inégalité, et cela s’intensifie".

Dans un article d’opinion critiquant l’attitude du ministère de l’Education, une éditorialiste du Bangkok Post, Sanitsuda Ekachai, rappelait la semaine dernière que le niveau de l’éducation en Thaïlande est déjà parmi les plus médiocres de la région et du monde. Et non sans ironie, elle estime qu’il est “probablement faux de dire que le ministère de l'Education a échoué". "Si son objectif est de produire de la conformité et d'imposer une soumission totale à l'autorité dans le but de perpétuer les vieilles structures du pouvoir", dit-elle, "alors il est couronné de succès" (lire l’édito de Sanitsuda Ekachai Teaching our children how to kowtow).

Lire aussi notre article Une résistance étudiante s'organise pour défier la junte
Mathilde CASABONNE  (http://www.lepetitjournal.com/bangkok) vendredi 1er août 2014

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