Bangkok

INTERVIEW – Jean-Claude Jacq, Secrétaire général de la Fondation Alliance Française

La Fondation Alliance française organisait le week-end dernier à Bangkok, les premiers Etats généraux des Alliances françaises de la région Asie-Océanie. Quelque 130 directeurs, présidents et autres responsables de départements d’Alliances d’une trentaine de pays de la zone ont fait le déplacement ainsi que des personnalités locales et françaises. Le programme prévoyait deux séances plénières et une journée d’ateliers pour passer en revue des problématiques rencontrées par les uns et les autres, et engager une réflexion sur les missions des Alliances en Asie et Océanie ainsi que sur la gestion et le développement de ces institutions dans cette partie du monde. A l’issue de ces trois jours, dimanche, LePetitJournal.com a demandé au Secrétaire général de la Fondation Alliance Française, Jean-Claude Jacq, de faire le bilan de ces Etats Généraux.

Photo Frédéric BELGE

Lepetitjournal.com - Quel bilan de ces premiers Etats généraux en Asie? La réforme récente des centres culturels français à l’étranger semble poser problème, non ?
Jean-Claude Jacq - Un des principaux problèmes dans la région est l’absence de cadre juridique dans certains pays, notamment en Chine où le droit associatif qui caractérise les Alliances n’existe pas. Il a fallu donc trouver des formules en Mongolie et dans d’autres pays de l’ancien bloc de l’URSS, en Asie centrale, etc. mais nous sommes confrontés à ce problème également dans les Émirats qui n’ont pas une culture des associations donc à chaque fois nous devons trouver des formules adaptées. En Chine, notre réseau repose par exemple sur l’association avec des universités.
Souvent les réformes posent problèmes mais ensuite il faut les ajuster ou les faire évoluer. Là en ce moment il est vrai que ce n’est pas très simple mais ce qui me paraît le plus significatif et le plus commun ce sont les besoins de formation. Car comme on a de moins en moins de directeurs expatriés - il y a moins de moyens - il y a donc de plus en plus d’Alliances qui ont des directeurs locaux. Et le grand effort que doit faire le réseau des Alliances est d’assurer une excellente formation de l’encadrement, des professeurs et de tous les services que constitue une Alliance française depuis l’accueil, la médiathèque en passant par le culturel et l’organisation d’évènements.

Il y avait un atelier intitulé : "Quelles missions spécifiques en Asie et Océanie pour les Alliances françaises ?. qu'en est-il ressorti ?"
Nous sommes dans une région très éloignée de la France c’est un fait. On dit toujours que la France a une fascination pour l’Asie mais je pense qu’ici aussi il y a une fascination pour le monde européen et peut-être encore plus spécialement pour la France. Je pense que mieux faire connaître nos positions sur les grands thèmes que sont l’écologie, les droits de l’Homme ou la laïcité est important. L’Asie connaît aussi des problèmes de relation entre la religion et l’Etat, ce n’est pas qu’un problème moyen-oriental. La France peut apporter des idées et des solutions dans ce domaine. On a donc un gros travail d’échanges et de débats d’idées à mener. Et puis surtout faire connaître ce que la France et l’Europe apportent de contemporain en création. Pour la France, on vit sur un patrimoine ancien mais le rôle des Alliances est également d’être une vitrine de ce qui est la création contemporaine.

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L'Alliance française en quelques chiffres

L'Alliance française est un réseau de près de mille associations de droit local implantées dans 136 pays

Afrique
38 pays – 129 Alliances françaises – 83.163 étudiants

Amérique latine - Caraïbes
33 pays - 274 Alliances françaises – 169.675 étudiants

Amérique du Nord
2 pays – 133 Alliances françaises – 36.128 étudiants

Europe
33 pays – 354 Alliances françaises – 88.801 étudiants

Asie-Océanie
30 pays – 78 Alliances françaises – 114.615 étudiants

L'Alliance française de Paris a été créée le 21 juillet 1883, le 130e anniversaire sera célébré les 16 et 17 juillet 2013

La première Alliance en Asie a été créée à Shanghai en 1886

L’Alliance française de Bangkok a cent ans cette année

Sur le réseau mondial Alliance Française, près de 500.000 personnes suivent des cours de français.

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Quelle part du réseau mondial de la francophonie l’Asie représente-t-elle  ?
L’Asie représente 18 % du réseau des effectifs d’étudiants si l’on compte le nombre d’étudiants comme critère car les alliances ne font pas qu’enseigner, elles ont beaucoup d’activités culturelles, documentaires, etc. C’est donc un chiffre important d’autant que c’est un réseau jeune par rapport aux réseaux d’Amériques par exemple. La progression du réseau asiatique est formidable. La Chine a déjà rejoint l’Inde. Comme toute l’Asie c’est entrain de grandir.

Le boom économique de la région et notamment de la Chine aide-t-il à renforcer le budget des Alliances qui sont des associations de droit local et ne sont pas financées par le ministère des Affaires étrangères pour leur budget de fonctionnement ?
Exactement. D’ailleurs je suis convaincu que la recette du succès des Alliances et qu’elles sont complètement intégrées à la vie du pays et, quand il y a une crise économique comme en Argentine en 2001, c’est dramatique mais ensuite elle repart avec la reprise économique du pays. Ici on assiste bien sûr à une croissance qui est liée aussi à la demande des étudiants. Il y a plus de moyen pour payer des cours, etc.
Aujourd’hui, les Alliances de Chine sont à peu près autofinancées, c’est-à-dire que ce que le ministère apporte, et c’est précieux, ce sont les détachés, les postes de directeurs et quelques crédits pour les opérations culturelles, mais l’essentiel des revenus vient des cours de français.
Les Alliances sont de plus en plus autonomes en fait mais elles restent inscrites dans une politique générale culturelle qu’elles acceptent.

Où en est le français dans la région ?
Je n’ai pas de chiffres à citer mais la tendance est à la diversification des publics, là encore on est en pleine mutation des publics traditionnels où des congrégations religieuses enseignaient le français au Moyen-Orient avec des gens qui parlent le français mieux que vous et moi, jusque dans les pays d’Asie centrale ou en Chine où c’était une langue de culture mais relativement marginale. Je ne crois pas que la situation du français était si extraordinaire en Chine au XIXème siècle.
Néanmoins je pense que l’on peut rester positif. Pour des partenaires en Asie pour lequel l’anglais est devenu bien sûr une langue incontournable se pose la question de quelle autre grande langue internationale enseigner ? Les langues qui peuvent prétendre à ce statut sont l’espagnol, le français, le chinois et l’arabe.
L’espagnol n’est pas usité dans cette région du monde, c’est la langue des Amériques. En Chine, l’apprentissage du français à tout son sens et l’essor auquel nous assistons dans notre réseau de centre culturel depuis 20 ans est là pour le prouver. Il y a un appétit pour le français comme "l’autre grande langue internationale" qui leur permettra d’avoir accès à une bonne partie de l’Afrique et au monde francophone dont notamment le Canada qui séduit beaucoup de gens. Je suis donc très confiant sur le développement du français en Chine d’abord mais aussi d’une manière générale sur le continent asiatique.

Quelle région du monde est la plus propice au développement de la langue française aujourd’hui ?
Au niveau mondial, c’est vraiment ici que tout se passe. Le plus grand réseau pour nous reste le réseau d’Amérique latine. Le Mexique et le Brésil reste des grands pays de la francophonie. Le Brésil est le premier pays mondial pour nous d’ailleurs. En nombre donc l’Amérique latine reste notre vaisseau amiral mais l’essor est tellement rapide en Asie que dans les 10 à 20 ans qui viennent on atteindra rapidement le niveau de l’Amérique latine je pense.

Quel pays en Asie est le plus prometteur et où se situe la Thaïlande ?
Le pays le plus prometteur par le nombre et part le développement accéléré c’est la Chine. On peut citer le chiffre de plus 15 % de progression en 2011, ce qui est énorme, c’est plus que la progression de leur PIB (rires). On atteint ce chiffre avec un réseau d’une quinzaine d’Alliances continentales.
L’Inde aussi se développe beaucoup. Et puis n’oublions pas la Thaïlande qui est un tigre important et qui connaît également un bon développement. Je pense également à la Corée du Sud qui a également un fort potentiel. On peut réellement être optimiste sur notre réseau ici, comme dans le reste du monde. On n’est pas pessimiste du tout car nos effectifs augmentent. Alors après il faut voir la place du français dans l’enseignement public de chaque pays qui n’est pas forcement bonne dans des pays où le français à tendance à disparaître mais la demande d’enseignement pour adultes (notre principale clientèle avec les étudiants) est elle en forte croissance en Asie.

Qu’est-ce qui a motivé la création de ces États généraux, qui ont été initiés en Afrique en 2009 ?
Vous savez comme toujours c’est dans un bar que ça commence ces choses là.
Là, c’était lors du colloque international que l’on organise à Paris. C’était il y a cinq ans maintenant. Les représentants africains nous ont dit : "vous ne venez jamais, on ne vous voit pas assez, il y a tellement de monde on ne peut pas trop se parler, pourquoi on ne ferait pas une réunion Afrique ?".
De là se sont créés les premiers États généraux à Nairobi. Cela a été un réel succès. Tous les pays d’Afrique sont venus et surtout ils ont travaillé ensemble alors qu’à Paris le colloque se voulait plus festif et social. Le fait de travailler à Nairobi dans des ateliers avec des problématiques propres à la région, avec des idées que l’on peut échanger nous est apparu tellement fructueux pour l’Afrique que nous avons décidé de le faire par continent.

Vous évoquiez lors de votre discours de clôture des États généraux la baisse prochaine du budget d’investissement de l’ordre de 6 à 7 % pour l’année 2013. Comment faire face à ces coupes budgétaires ?
Le budget est en fait la plupart du temps alloué à des actions culturelles. Les Alliances arrivent à s’autofinancer pour ce qui est de l’enseignement, des locaux, etc. donc au fur et à mesure que les budgets diminueront cela se traduira par des actions culturelles en moins à faire, ce qui est dommageable. Seules des ressources propres pourraient combler ces manques.

Comment voyez-vous l’articulation de la collaboration entre les SCAC et les Instituts français dans l’avenir ?
Pour l’instant c’est plutôt une question car le ministère des Affaires étrangères doit prendre des décisions dans les mois qui viennent sur l’organisation générale de son réseau public entre l’Institut français à Paris, les SCACs les Instituts français sur place. Quand la décision sera prise on pourrait examiner comment équilibrer les choses. Je crois que c’est en pleine réflexion actuellement, en pleine mutation.

Des griefs existent pourtant de la part des directeurs d’Alliances et d’autres responsables de centres culturels...
Ce n’est pas facile car on a deux systèmes. On a un système associatif complètement privé (Alliance Française) sous l’autorité de présidents et puis un système public où les ambassadeurs, à juste titre et on les comprend, considèrent les Alliances comme des outils de leurs coopérations et souhaitent leur donner des orientations, et il faut trouver à chaque fois un accord. C’est de la négociation en permanence. C’est ce que je trouve merveilleux dans le fonctionnement des Alliances. C’est une sorte de coopération incarnée en quelque sorte. Les personnels et responsables doivent tout le temps discuter pour faire tourner la machine. Ce n’est jamais facile, c’est la démocratie. Il y a parfois des tensions, des concessions, etc. mais ça avance et ça se développe, même si ce n’est pas partout facile.
Ce colloque a été l’occasion de pointer des problèmes, des difficultés de fonctionnement, il faudra y trouver remède.

Un rapport de ces Etats Généraux sera rédigé. Les comptes rendus d’ateliers seront mis en ligne sur le site Internet de la fondation.

Propos recueillis par Frédéric BELGE (http://www.lepetitjournal.com/bangkok.html) mardi 18 décembre 2012



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