SUD – L’énigme des insurgés

Le conflit armé sanglant, qui affecte depuis plus de huit ans le Sud, connaît ces derniers mois un regain de violences. Les insurgés, qui perçoivent l’Etat thaïlandais comme un colonisateur, semblent aujourd’hui mieux organisés, mais des zones d’ombres demeurent sur leur fonctionnement et leur identité

Les soldats thaïlandais font face à un ennemi masqué dans le Sud (Photo Pascal Della Zuana)

5.200 morts et 14.400 blessés : tel est, selon l’ONG Deep South Watch, le terrible bilan du conflit armé interne qui secoue le Sud de la Thaïlande depuis 2004. La violence affecte les trois provinces majoritairement musulmanes de l’extrême-sud du royaume : Pattani, Yala et Narathiwat, ainsi que quatre districts de la province de Songkla. Une zone peuplée de 2,5 millions de personnes où la violence est quotidienne : voitures piégées, explosions de mines, attaques surprises dans les écoles ou les pagodes, incendies, fusillades dans les rues, embuscades sur les routes, etc. Les 50.000 hommes des forces de sécurité thaïlandaises - l’armée principalement mais aussi les rangers, la police, les garde-frontières - ont bien remporté des succès. Certains insurgés ont été tués et d’autres arrêtés. Des filières d’approvisionnement en armes ou en explosifs ont été démantelées et des zones sécurisées. Mais ces forces de sécurité n’ont pas été capables de cerner l’insurrection, de comprendre sa structure, d’identifier ses leaders. Mais qui sont ces groupes d’insurgés ? Comment sont-ils organisés ? Que veulent-ils ? "Personne, y compris les militaires ou les chercheurs, ne peut vraiment répondre avec précision à ces questions, répond d’emblée Arnaud Dubus, journaliste français et consultant à l’IRASEC pour le conflit du Sud de la Thaïlande. Il y a un côté mystérieux dans cette insurrection : elle ne se montre pas".

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Un regain de violences ces derniers mois

Le mois du Ramadan, qui s’est déroulé sur une partie de juillet et août a été marqué par de nombreuses violences. Treize morts et quinze blessés avaient été recensés le premier week-end du mois saint. Parmi les victimes, quatre militaires avaient été tués et deux autres blessés dans la province de Pattani après avoir été attaqués par des insurgés alors qu'ils patrouillaient aux abords d'une route. Une vidéo de l'embuscade, diffusée sur YouTube et qui avait été ensuite censurée par le ministère de l'Information et des Technologies de Communication, a choqué l’opinion thaïlandaise. Une centaine d’attaques ont ensuite été coordonnées par les insurgés le 31 août dernier, jour anniversaire de l'indépendance malaisienne et de la création d'un groupe de militants indépendantistes de la région. Ce jour-là, environ 2.000 drapeaux malaisiens avaient également été érigés sur le sol thaïlandais. Le gouvernement a admis récemment avoir des discussions informelles avec les insurgés.


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Une insurrection qui s’autofinance
Quelques caractéristiques de l’insurrection ont tout de même pu être observées. Les insurgés ont tout d’abord réussi à s’équiper et à se financer. Le 4 janvier 2004, un camp militaire du district de Cho Airong, dans la province de Narathiwat, a été attaqué par surprise. Cinq militaires ont été tués et surtout près de 500 armes de guerre volées. Une prise qui marque le début de l’insurrection dans sa forme actuelle. Depuis 2004, les armes utilisées par les insurgés sont soit volées aux militaires thaïlandais, soit fabriquées de manière artisanale, soit achetées sur le marché local ou dans la zone frontalière avec la Malaisie. "Il n’y a aucun indice d’approvisionnement et de financement depuis l’étranger ou de connexion avec des groupes armés étrangers, observe Arnaud Dubus. Des contacts ont eu lieu mais ils n’ont pas eu de suites. Il s’agit d’un mouvement armé qui s’appuie sur un sunnisme traditionnel et localement enraciné, qui semble relativement hermétique aux influences extérieures et ne s’inscrit pas dans le jihad international". Une analyse toutefois tempérée par les récentes informations sur des financements étrangers qui auraient été reçus par une école coranique de Narathiwat où étaient, selon la police, assemblées des bombes. L’absence de toute attaque hors du Sud, et notamment à Bangkok, démontre le caractère local de l’insurrection, qui n’a pas d’ambition nationale. Un enracinement local que confirme Panitan Wattanayagorn, professeur à l’université de Chulalongkorn, spécialiste des questions militaires : "L’insurrection s’équipe et se finance grâce aux trafics, à l’extorsion de fonds auprès des entreprises locales, au soutien des thaïlandais musulmans résidant en Malaisie et aux prises faites auprès des forces armées thaïlandaises". Les armes, le matériel nécessaire à la confection d’engins explosifs de plus en plus sophistiqués et l’argent indispensable pour organiser des opérations proviennent notamment du crime organisé. Il est vrai que le Sud musulman, zone frontalière poreuse avec la Malaisie, a toujours été un lieu de transit de marchandises (souvent non déclarées, notamment pour l’huile de palme) qui génèrent des profits juteux, et d’activités illégales (drogue, jeux, prostitution) facteurs de banditisme, racket et assassinats. Ces activités se font d’ailleurs avec la complicité des militaires et des policiers qui perçoivent une partie des profits, dans une zone où la corruption a toujours atteint un niveau plus élevé que dans le reste du royaume. Une réalité de terrain qui permet de relativiser le poids réel de l’insurrection. "Sur les 5.200 morts depuis 2004, on estime qu’entre 30% à 40% seraient le fruit de règlements de compte liés aux activités illégales ou à la corruption", ajoute le professeur de l’université de Chulalongkorn.

L’Etat perçu comme un colonisateur
Les insurgés ont ensuite réussi à recruter massivement. La région, rattachée à la Thaïlande en 1909 et peuplée à 80% de musulmans, a toujours été rebelle à l’autorité de Bangkok. Mais au début des années 2000, la politique centralisatrice de l’ancien Premier ministre Thaksin Shinawatra et une succession de bavures ont poussé dans les bras des groupes armés naissants des milliers de sympathisants désireux d’en découdre avec les forces de sécurité thaïlandaises. Le 28 avril 2004, alors que des hommes armés occupaient la mosquée de Krue Se, dans la province de Pattani, les forces armées thaïlandaises ont donné l’assaut et abattu 32 personnes, dans une opération où la force a été utilisée de manière excessive. Et le 25 octobre 2004, à Tak Bai, dans la province de Narathiwat, à l’occasion de l’intervention de la police et de l’armée pour disperser environ 2.000 manifestants musulmans, 7 personnes ont été abattues et 78 sont mortes étouffées après avoir été arrêtées et entassées dans des camions. Ces deux "bavures", qui n’ont pas fait l’objet d’enquêtes sérieuses de la part des autorités thaïlandaises, n’ont donné lieu à aucune sanction. Le mécontentement de la population musulmane contre la politique de l’Etat thaïlandais visant à contrôler la vie locale, en imposant la pratique de la langue thaïe face à celle du yawi, le bouddhisme face à l’islam, la culture nationale face à une culture malaise, a pu alors se transformer en haine profonde. Et ce d’autant plus que la zone est traditionnellement défavorisée sur le plan économique par rapport au reste du royaume. "Les insurgés, en général âgés entre 16 et 35 ans, possèdent un niveau d’éducation correct et sont issus d’une petite classe moyenne, sans grande perspective d’avenir ou de promotion sociale, décrypte Arnaud Dubus, journaliste français spécialiste du conflit. Ils sont très remontés contre les représentants de l’Etat thaïlandais perçus comme colonisateurs : militaires, policiers, fonctionnaires, professeurs, moines". Il est aujourd’hui difficile de dénombrer le nombre d’insurgés, ce nombre variant au fil du temps et en fonction des arrestations et opérations menées par les forces de sécurité thaïlandaises. "Il est généralement estimé que près de 3.000 personnes sont actives dans l’insurrection et qu’elles bénéficient par ailleurs d’un soutien de sympathisants dont le nombre est inconnu mais surement important", indique Panitan Wattanayagorn, professeur à l’université de Chulalongkorn. Le recrutement se fait parmi la population locale, de manière très décentralisée, y compris dans les villages. Les volontaires sont parfois entraînés dans des camps improvisés situés dans la forêt. Ils y apprennent le maniement des armes et à fabriquer et poser des engins explosifs.

Une multitude de petits groupes
Ces groupes ont enfin réussi à s’organiser en cellules locales et autonomes, au niveau de chaque district, comptant entre cinq et dix personnes. "Il n’existe pas de structure centralisée de l’insurrection, précise Arnaud Dubus. Les groupes insurrectionnels ne semblent pas être organisés en véritable mouvement armé doté d’une aile politique, ayant des revendications claires. Il s’agit plutôt d’une nébuleuse". Une analyse que confirme Panitan Wattanayagorn : "Il y a une multitude de petits groupes. Aucun ne semble être le plus important et il n’émerge pas de leader militaire". Certaines des actions armées sont signées par les RKK. En réalité, il s’agit d’une expression en langue malaise qui signifie "commandos". Le sigle désigne donc des cellules, mais ne révèle pas l’existence d’un groupe armé structuré. De même, ces petites unités autonomes ne semblent pas être dotées de branche politique. Les leaders intellectuels et politiques de la population musulmane de la région ne sont pas ceux qui contrôlent les troupes. Certains des anciens leaders séparatistes ou leurs enfants vivent à Oslo et à Djakarta ou à Kuala Lumpur. Ils conservent des liens avec le Sud musulman mais n’ont en général pas d’influence opérationnelle. Tel semble être le cas par exemple des chefs du PULO (Pattani United Liberation Organization), un groupe armé actif entre 1960 et 1980, mais sans lien avec l’insurrection actuelle. "Toutes les négociations avec les mouvements dits historiques ont échoué, car ils n’ont pas de contrôle sur les cellules armées actives sur le terrain, ajoute Arnaud Dubus. Il existe bien des contacts mais ceux-ci sont distendus et il n’y a pas de lien de d’autorité. On ne sait pas par qui ces cellules sont coordonnées Seul le BRNC (Barisan Revolusi Nasional Coordinate), un groupe armé fondé dans les années 1980, garderait une réelle influence et assurait en partie la coordination des cellules". L’absence de programme politique et de négociateurs crédibles constitue un obstacle majeur à toute sortie du conflit. "Les tracts diffusés par les insurgés ont un contenu séparatiste, contre le pouvoir central de Bangkok, antibouddhiste, anti-culture thaïe. Ces groupes armés ne veulent pas l’indépendance ; ils ont essentiellement des revendications identitaires largement partagées par la population musulmane", observe Panitan Wattanayagorn. Une réalité qui n’est pas prise en compte par Bangkok, dont la politique semble surtout dictée par l’armée. Peu d’observateurs pronostiquent donc une fin prochaine de l’insurrection.
Ghislain POISSONNIER (http://www.lepetitjournal.com/bangkok.html) mardi 11 septembre 2012




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