Auckland 

FRENCH FILM FESTIVAL - Interview de Rebecca Zlotowski

 

A l'occasion du French Film Festival qui se prolonge à Auckland jusqu'au 9 Avril, nous avons eu la chance de rencontrer la réalisatrice Rebecca Zlotowski, venue présenter son dernier film Planetarium, avec Nathalie Portman, Lily-Rose Depp et Emmanuel Salinger.

Diplômée de la Fémis en scénario, Rebecca Zlotowski n'en est pas à son cheval d'essai. Déjà connue du grand public pour son premier long métrage Belle Epine, qui avait valu à Léa Seydoux une nomination au César du meilleur espoir féminin en 2011, elle est sélectionnée dans la catégorie Un Certain Regard au Festival de Cannes en 2013 pour Grand Central. Elle revient en 2016 avec Planetarium, un projet sur lequel elle travaille depuis 2 ans et qui raconte la rencontre, dans le Paris des années 30, entre deux soeurs mediums américaines et un producteur de cinéma déterminé à faire d’elles des stars en filmant les spectres qu’elles convoquent lors de leurs séances de spiritisme.

 

 

Lundi 13 Mars, 13H. Nous prenons place dans l'auditorium de l'Auckland Art Gallery où se tient la masterclass de Rebecca Zlotowski. Dans la salle, une majorité d'étudiants en école de cinéma, quelques curieux, les organisateurs du festival et nous. Connaissent-ils tous le travail de la réalisatrice française ? Ont-ils tous vu le film Planetarium ? C'est en tous cas avec beaucoup de curiosité et de bienveillance que le public prend place dans la salle, attentif à Gaylene Preston - réalisatrice néo-zélandaise - qui animera la Masteclass face à Rebecca.

"Bienveillance", c'est le mot qui reviendra dans la bouche de la réalisatrice française pour décrire le public néo-zélandais. Et on sent en effet une certaine affabilité et un vrai intérêt pour Planetarium chez les participants à ce workshop, notamment en ce qui concerne le processus de création et les aspects techniques du film. Rebecca Zlotowski a commencé en tant que scénariste et cela se sent en lisant le scripte, lyrique, presque poétique. Les étudiants en cinéma lui en font la remarque et l'interrogent sur cette écriture à 4 mains (elle a co-écrit le scénario avec Robin Campillo) : "Écrire à quatre mains est un exercice difficile car il faut toujours réinventer ses propres règles. J’ai l'habitude d'écrire pour d’autres et j'ai une formation de scénariste au départ donc je suis à l'aise avec l'écriture, et Robin a agi aux deux extrémités du spectre : pour l’architecture globale du film, son équilibre, son sens, sa cohérence. Par ailleurs, il a systématiquement "protégé" le film des facilités de scénario, rejetant la tentation de scènes spectaculaires, au lyrisme trop appuyé par exemple, expliquant trop crûment les dangers, les menaces qui planaient sur les personnages".

 

 

C'est une relation quasi charnelle que la réalisatrice entretient avec le cinéma, et c'est ce lien qu'elle a voulu mettre en scène à travers le personnage de Laura (brillamment interprété par Nathalie Portman). Cette figure forte de la grande soeur, la fausse medium, celle qui survit, tellement charmante qu'elle se voit soudain appelée à faire ses premiers pas d'actrice dans des films français. Et embrasser à pleine bouche Louis Garrel sous les projecteurs… Laura (censée être vierge dans le scénario de départ) affirme le pouvoir du cinéma pour transcender, lui permettre de continuer à rêver quand la vie réelle devient très sombre. Le 7ème art apparaît ici, pour elle comme pour Rebecca, comme une clef pour ouvrir une porte.

Impatients d'en savoir davantage sur sa relation avec ses acteurs, les étudiants demandent "est-ce que c'est difficile pour une française de diriger des acteurs mondialement connus ?" Rebecca Zlotowski connaît Natalie Portman depuis plusieurs années et si la réalisatrice avait envie de filmer l'américaine, les projets ne s'y sont pas prêtés jusqu'à Planétarium. L'actrice a accepté le rôle avant même que le scénario ne soit terminé. Cela semble si simple et pourtant la réalisatrice confit "Evidemment, travailler avec Nathalie Portman a beaucoup aidé dans la production du film mais ce n'est pas forcément l'option de facilité car en quelque sorte on déçoit tout le monde : les cinéphiles sont perturbés de voir une telle tête d'affiche et n'ont pas envie de voir le film de peur qu'il soit trop mainstream; les fans de films hollywoodiens s'attendent à un bloc buster et ne comprennent pas ce film d'auteur".

 

 

L'ambivalence de Planetarium réside aussi dans le fait que ça soit un film "vu de l’étranger", qui arpente un double territoire au sol pourri - la France de l’entre-deux-guerres et le cinéma français (son histoire, c’est-à-dire ses fausses légendes) - par l’intermédiaire de personnages qui n’y sont pas nés. On se sent d'autant plus concernés que le film fait plusieurs fois référence à des parties de l'histoire française (l'image d'un blouson de cuir noir qui nous fait directement penser à l'uniforme de la Gestapo), invisibles aux yeux des étrangers, particulièrement non-européens.

Comment parler d'un film qui dénonce dans un pays -la Nouvelle-Zélande- qui a tendance à fuir la confrontation et le débat ? Comment toucher un public étranger à travers un film tant marqué par l'histoire de la France ? C'est avec toutes ces questions que nous retrouvons Rebecca à la sortie du workshop dans le café de l'Auckland Art Gallery. Un peu fatiguée d'avoir parlé pendant 3 heures, la réalisatrice semble détendue à l'idée de faire l'interview en français et nous partage son engouement de montrer Planetarium au public néo-zélandais : "leur niveau d'horizon culturel est très fort et le film a été très bien accueilli. Les Néo-zélandais ont une approche plus sensuelle du cinéma et ils regardent un film dans sa globalité, tandis que le français va chercher le détail, le message caché derrière telle ou telle scène. C'est finalement ce public-là qui est plus compliqué car il prête moins attention au travail réalisé pendant le tournage, alors que les néo-zélandais s'émerveillent devant certains aspects techniques".

 

 

"A quoi pouvons-nous croire ? Comment créer des histoires" c'est le message qu'a voulu faire passer Rebecca à travers Planetarium. C'est donc un film qui s'adresse à tout le monde et fait réfléchir sur notre perception de la réalité et des illusions perçues. Un film si étrange qu’on a du mal à en parler en faisant des phrases (on ne s'y prêtera donc pas). Une alliance de candeur et de ruse qui l’expose au risque de rester incompris. Un film pour chaque sœur, la fausse médium et la vraie (Lily Rose Depp), qui aborde le thème du cinéma comme vie (son illusion) et comme mort (sa limite).

Planetarium est encore diffusé dans certains cinémas de Nouvelle-Zélande à l'occasion du French Film Festival. Toutes les séances, ici 

Un grand merci à Rebecca Zlotowski de nous avoir accorder de son temps pendant son court séjour à Auckland, et à Dorothée Basel d'avoir permis cette interview exclusive.

La rédaction lepetitjournal.com/auckland - Mercredi 5 Avril 2017

 

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