ELIE COHEN - "De compromis en compromis, nous avons construit cette Europe sur des fondations instables économico-morales"

Elie Cohen, professeur d’économie à Science Po, directeur de recherche au CNRS et auteur, entre autres, de l’essai Penser la crise, chez Fayard, était à Athènes lundi. Lors d'une conférence à l'IFA, il a abordé le thème : "Gouverner, developper, échanger, faut-il tout repenser ?"

Nommer la crise
"Nous avons affaire à une crise qu’on ne sait pas nommer : ne sachant la nommer, impossible de la résoudre. On nous a dit que c’était une crise de l’euro. C’est faux. L’euro se porte très bien, il est à 1,30 par rapport au dollar aujourd’hui. On nous a dit c’était une crise de la dette souveraine. C’est faux : la dette souveraine de l’UE est inférieure à celle des Etats-Unis, du Japon, du Royaume-Uni. On nous dit que c’est une crise de la zone euro. C’est faux. La balance courante est presque équilibrée, la situation est meilleure qu’aux Etats-Unis. On nous a dit que cette crise était celle des pays qui n’avaient pas respecté les engagements pris. Ça marche pour la Grèce, mais quid de l’Espagne et de l’Irlande qui étaient des "pays modèles". Leur crise s’est révélée après." Ainsi débute la conférence d'Elie Cohen, dans l'amphithéâtre plein à craquer où tous les âges sont représentés, grecs ou français.

Crise de la gouvernance
C'est pour Elie Cohen, le vrai nom qu'il faut donner à la crise. Il réexplique les débuts de cette crise qu'il faut situer à la chute de Lehman Brother. "Pour se protéger les Etats-Unis s’étaient munis d’un TARP (Troubled Asset Relief Program, plan qui impliquait que les banques américaines achèteraient des actifs toxiques américains, ndlr). Christine Lagarde avait alors émis l’hypothèse que les Européens se munissent d’un TARP également pour disposer d’une force de frappe immédiate. La réaction de Mme Merkel et du Premier ministre luxembourgeois fut de dire "Non, chacun règle ses problèmes tout seuls". Cette réaction aurait du nous alarmer. Nous étions alors dans une Union économique, la crise était d’ordre économique et nous allions devoir la gérer chacun de son coté sachant que l’Euro avait privé les Etats de la majorité de ses marges de manœuvres. Comment faire pour gérer ses problèmes économique avec un système qui interdit toute réforme monétaire et qui affaiblit fortement les manœuvres budgétaires ? La seule option qui restait à la Grèce était la dévaluation interne : on baisse massivement les salaires et les dépenses publiques (méthode employée aux Etats Unis et qui fonctionne mais il ne faut pas oublier qu’ils ont également une marge de manœuvre monétaire contrairement à la Grèce, ndlr). Ce qu’on peut observer, c’est que ça ne marche pas. Les salaires baissent, mais pas les prix. L’importation diminue mais c’est uniquement à cause de la compression de la demande ! On n’observe pas de réindustrialisation comme aux Etats-Unis.

Problèmes d’architecture institutionnelle
De tous les points de vue, la crise nous a pris de court, Elie Cohen cible la structure de nos institutions comme responsables : D’abord, elle n’aurait pas du commencer en Grèce, mais en Irlande, pays surbancarisé où la spéculation allait bon train. Mais en automne 2009, c’est le Grèce qui sombre. Et la réaction européenne c’est de dire que c’est un problème grec et non un problème européen. "Débrouillez-vous" pour en revenir au mot d’ordre des Premiers ministres luxembourgeois et allemand. La situation était d’autant plus difficile que les traités prévoient pour les pays en difficulté dans la zone euro : l’impossibilité de sortir, l’impossibilité de restructurer la dette, l’impossibilité de se faire aider. C’est finalement M. Trichet (président de la BCE de 2003 à 2001) qui a tranché : c’est la BCE qui doit s’en charger. Si la BCE ne peut pas servir de prêteur en dernier ressort (c’est le rôle d’une Banque Centrale normale, comme la FED aux Etats-Unis, ndlr), à quoi sert-elle dans les situations de crise comme celle-ci ? C’est là qu’on a inventé cette judicieuse idée qu’est la Troïka pour organiser l’aide européenne.

Des compromis politiques et des absurdités économiques
Peut-être, diront certains, que la Grèce n’était pas prête à intégrer l’Europe, trop affaiblie au sortir de la dictature des colonels, et qu’on n’aurait pas du la laisser y rentrer. Peut-être, mais "On ne laisse pas Platon à la porte de l’Europe", disait le président français à l’époque, Valérie Giscard d’Estaing. La Grèce n’est donc pas rentrée dans l’Euro sur des critères économiques. "De compromis en compromis, nous avons construit cette Europe sur des fondations instables économico-morales. Aujourd’hui, quand on propose de l’aide à un pays, pour prévenir de l’aléa moral, on lui ajoute un taux d’intérêt punitif. Ça n’a aucun sens, on tend une main au pays, de l’autre, on lui enfonce la tête sous l’eau." souligne Elie Cohen devant une salle approbatrice. "Une autre absurdité économique a été de demander aux banques de participer à l’effort et d’acheter de la dette souveraine. C’est vrai que ça fait très bien sur le papier, et c’est moralement irréprochable. Après tout : c’est un peu de la faute des banques si on en est là. Mais d’un point de vue économique c’est une catastrophe", explique Cohen. Devant les têtes médusées de l'amphithéâtre, il développe : "La dette souveraine est l’actif le plus sûr pour les banques. Si elles commencent à en acheter puis à en vendre elles vont fragiliser le marché puis l’Etat."

Le bricolage institutionnel
Elie Cohen conclue sur les ouvertures politiques qui se profilent pour l'Europe. Le plan de Stabilité et de Croissance (aucun Etat ne devrait afficher un déficit public supérieur à 3% du PIB, le budget doit être équilibré au moyen terme et la dette publique ne doit pas excéder 60% du PIB, ndlr) n’a pas marché. Face à cette évidence, qui n’en était pas une quand les petits pays de l’Europe avaient à s’y conformer, l’Allemagne et la France quand leur situation à commencer à se dégrader ont tout simplement décidé de le réformer. Cette exemple est caractéristique de l’invention d’un mode de gouvernement de l’Europe différent des moyens prévus : il s’agit d’un fédéralisme exécutif, dont la meilleure description serait un accord franco-allemand sur propositions allemandes. Bien sûr, on ne fait pas appel au peuple. En ce moment il est énervé, lui demander quoi que ce soit en une période un peu trouble ce serait précipiter la mort de l’Europe. On bricole entre Français et Allemands et on décide de ce qui serait le mieux pour l’Europe. L’autre solution serait le saut du fédéralisme. Quel type de fédéralisme ? La question est ouverte. Un type de fédéralisme à l’allemande semble exclu car il est très unitaire, et madame Merkel nous a plusieurs fois signifié son refus de toute sorte de transferts. On se dirigerait peut-être alors vers un fédéralisme à l’américaine avec un budget fédéral et une autonomie des Etats, comme le proposent Cohn Bendit et Guy Verhofstadt.
Lydia Belmekki (www.lepetitjournal.com/athenes.html) vendredi 2 novembre 2012

Pour aller plus loin :
Jürgen Habermas, La constitution de l'Europe, nrf essai
Elie Cohen, Penser la crise , Fayard

CYCLE DE RENCONTRES GOUVERNANCE 2012
"Gouverner, développer, échanger : faut-il tout repenser ?"
Du 10.10.2012 au 7.12.2012
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